Philippe Maurel, un lecteur du roman d'Alain Jamot a, dans le cadre d'un forum, développé une analyse passionnante du livre, dont nous vous livrons les principaux extraits.
Si après ça, vous ne vous précipitez pas pour le dévorer...
" Y a-t-il un éternel retour du même ? Un inexorable recommencement de l'Histoire qui expose les générations qui se suivent à subir les mêmes avanies que les précédentes ? Sommes-nous condamnés à suivre le même fil rouge dont la tragique incandescence nous meurtrit ? L'avenir, la destinée : une simple histoire de rebond ? Le diable, sur l'aire de jeu des événements du monde, semble constamment être en reprise de dribble. Face à l'humanité, toujours en manque d'une utopie, il a une belle avance à la marque. Pour espérer voir réduire le score, il nous faudra davantage qu'une simple ruse. À chacun ses moyens. Pour A. Jamot, la chose est acquise : ce sera la fiction. Et autant l'avouer tout de suite, le diable est tenu en échec sur son terrain à domicile. Son terrain est aussi son terrain d'élection : le nazisme bien sûr, car dans un monde gagné par un relativisme à tous crins, la seule représentation absolue du mal, aussi invariable ou presque dans la sphère des idées que le nord magnétique en géophysique, est bien le national-socialisme avec sa cohorte de discours nébuleux, de concepts catégoriques, d'instincts primaires et de cerveaux reptiliens en ordre de bataille. Invraisemblable de nos jours ? Voire. Parano ? Mais Woody Allen a écrit une sentence rédhibitoire à ce sujet : "Ce n'est pas parce que je suis parano que personne ne veut me tuer.".
Pour sa piqûre de rappel historique, l'auteur a choisi le plus récurrent des héros de la tradition populaire : le journaliste. Le profil descriptif tient du manteau d'Arlequin : un peu Fandor pour le côté fantomatique du personnage comme de son adversaire, un peu Ric Hochet pour l'intrépidité, un peu Tintin dans l'allure comme dans les images qui s'impriment dans l'inconscient de tout reporter. Mais les vieilles icônes sont décapées au chalumeau et repeintes aux couleurs de la modernité. Le personnage doit autant sa consistance à Manchette et ADG qu'à Hergé ou Souvestre et Alain. On trouve ainsi sous la plume d'A. Jamot la même tonalité désabusée des récits, imprégnés de jazz ou de rock, qui ont fait les beaux jours du néopolar en vogue dans les années 8O (du siècle dernier), après que les illusions du grand soir aient renvoyé les révolutionnaires fatigués aux contingences de la routine quotidienne. Une avancée ténébreuse dans la noirceur et la névrose neurasthénique qui met les personnages dans le halo ambré d'une amertume contaminante. Jusqu'à l'excès caricatural quelquefois. (…)
Pourtant, comme Gerfaut, le héros du "Petit bleu de la cote ouest" de JP Manchette qui s'enfuyait sur le périph en prenant conscience que les rapports de production qui étaient la cause de ses déconvenues allaient bientôt s'effondrer (cf. la fin géniale de ce bouquin, pour le reste un peu surestimé), notre journaliste à peine sorti de l'adolescence est en prise directe avec une actualité qui noue des fils d'attache avec le volet le plus sombre de nos représentations collectives. Plus qu'à la résolution d'une énigme policière, c'est à un pan pour le moins problématique de notre mémoire qu'il va être confronté. L'enjeu : rien moins que la survie de l'humanité, dans ses données démographiques comme dans son acception spirituelle. La préservation de l'étincelle de sens moral qui met une frontière entre l'homme et l'animal. Ceux qui ont kidnappé un enfant juif et l'ont séquestré dans un camp miniature, dissimulé au fin fond d'une forêt obscur, où des nostalgiques d'un ordre racial épuré ont délocalisé les premiers cercles de l'enfer, ont-ils à jamais éteint cette étincelle ?
L'approche de cet ennemi qui semble faire corps avec la substance même de la forêt se veut résolument dépersonnalisée. Le lecteur est en bute non pas à une forme de violence radicale en dépôt sédimentaire au fond de quelques esprits immatures, mais à un phénomène désincarné sauf à voir un résidu d'humanité dans les quelques serviteurs zélés qu'il rassemble sous son aile. Quels peuvent d'ailleurs bien être les mobiles qui les font agir ? Existe-t-il dans leur cortex quelques cellules mortes qui expliqueraient pareille défaillance morale et leur donneraient une chance de briguer les circonstances atténuantes ? Le romancier s'intéresse avant tout à l'onde de choc d'un tel événement, dans l'opinion tétanisée par son passé qui ne passe pas comme si dans le gros bouillon au goût de repentance qu'il lui faut digérer, les points d'interrogation avaient remplacé les yeux, l'os à moelle et le bout de gras.
Cela occasionne, d'ailleurs, un intéressant renversement de perspective par rapport au polar tendance années quatre-vingt. On voyait alors le journaliste somme un scribouillard décavé, grand amateur de fine et de joint, citant Gramsci ou Lao Tseu, anar de droite ou de gauche en fonction de la couleur politique de son conseiller général, en armure de redresseur de torts, mais que ne s'en prenait uniquement qu'au système. Le journaliste pigiste d'A. Jamot est encore à la lisière du métier, préoccupé par l'événement brut, il en respirera la nausée en fumigation bien plus tard, jusqu'à ce que ce plan de carrière soit mis à mal dès que les premiers morts s'accumulent.
Ici, le lieu géographique de tous ces événements prime la densité de l'intrigue : un camp, entouré de sa forêt comme une couronne d'épines, où se condense en modèle réduit l'inimaginable. Le mythe de la forêt bienfaitrice est jeté aux orties. L'opacité est alors synonyme de pulsions mortifères et l'ambiance que le romancier installe, à la fois sombre et bucolique, est apte à nous la faire ressentir. On est loin de cette forêt (…) qui n'en finit pas parce qu'elle reste constamment le creuset d'une aventure intérieure, d'un dépassement d'ordre intime, pour ceux qui prennent le risque de la traverser. Ici, elle finit où le crime commence, et le pire d'entre tous, celui des innocents. L'horreur et la couverture végétale mènent ensemble un jeu sans frontière d'autant moins ludique qu'un solide rapport de complicité les unité dans le culte du mal.
Inutile de préciser que ce sont les couleurs sombres qui dominent dans le livre. D'ailleurs, A. Jamot filme plus qu'il ne décrit. Il a placé sur sa focale un filtre obscur. Sa caméra subjective n'a qu'à, ensuite, balayer un champ visuel où toute chose se convertit en souffrance et en humiliation.
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Roman communautariste ? Il n'y a d'aspiration communautaire que lorsque la souffrance de quelques-uns est téléchargée par ceux qui estiment la recevoir en héritage. Hors d'eux point de salut, ils en sont les dépositaires autant que les interprètes attitrés. La lecture de "L'hiver des Innocents" ne m'a pas donné à penser que l'auteur penchait du côté de ce travers.
Si le thème abordé peut être obsessionnel, le traitement qu'il en fait n'a rien de parano. Le livre réveille les culpabilités plus ou moins enfouies, et le fait de telle manière que la bête qui incarne le mal soit appréhendée entièrement de l'extérieur, de manière empirique plus qu'idéologique comme pour mieux en isoler les conséquences concrètes, dans sa masse compacte et inabordable au questionnement humain.
D'une certaine manière, il s'agit là de l'anti “Bienveillantes”, le bouquin de Littel, où dans un monologue de neuf cents pages, un dignitaire SS s'épanchait pour témoigner de l'intérieur d'un système dont il n'était qu'un inconscient rouage. En fait, ce camp retranché où infusent les remugles du passé a quelque chose du "Château" de Kafka. Un lieu symbolique inaccessible où siège l'inconnaissable et qu'on ne parvient jamais vraiment à "arpenter".
On aurait, cependant, apprécié que le message soit empreint de plus d'optimisme et, de fait, dans le livre, la folie destructrice est à l'image de la grande pierre noire du film "2001 l'odyssée de l'espace": une énigme qui suscite en même temps une troublante fascination.
A. Jamot, après avoir fait son marché sur les tendances actuelles du néopolar, nous sert une oeuvre, ma foi, fort agréable à lire. Et la gravité de la thématique abordée, ne gâte en rien le plaisir de l'intrigue.
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Plus problématique, peut-être, est la fin du roman. Tout rentre a priori dans l'ordre. La bête monstrueuse est terrassée mais le sentiment qui prédomine est que cette fin n'est que provisoire. Brecht l'avait déjà dit : " le ventre est encore fécond dont est issu la bête". Un pessimisme historique que l'auteur exprime par l'impunité finale qu'il accorde à l'un des bourreaux, lequel, il y a fort à parier, recommencera ailleurs ce qu'il n'a pas pu terminer ici. Le monstre est déjà prêt pour une nouvelle germination.
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Pour A. Jamot, pas d'échappatoire de cette nature. L'Histoire, en désespoir de cause, est condamnée à son ressassement. Sous ce rapport, le récit aurait mérité plus de longueur pour, peut être, se placer sous les auspices d'un optimisme tempéré par la vigilance. Ce sera sans doute l'objet d'un autre livre (…).
© 2008 Philippe Maurel
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