Les retours sur le BookCamp affluent, et c'est tant mieux (ainsi sur La feuille), mais je ne peux m'empêcher d'être étonné de l'absence de commentaires ou propositions sur deux thèmes très importants pour les auteurs et éditeurs indépendants :
-- Les droits : l'auteur reste encore le dindon de la farce éditoriale, personne n'évoque un vrai partenariat écrivain/éditeur, mais plutôt une transposition du modèle actuel, avec sa flopée d'intermédiaires gourmands et l'auteur tout en bas de la pyramide, avec ses maigres droits d'auteurs, des diffuseurs/distributeurs numériques...bref, on change de support mais on ne remet surtout pas en cause le système qui fait que le seul professionnel du livre à ne pas vivre de l'édition, c'est l'écrivain.
On pourrait rêver d'une répartition de 25 % pour chaque intervenant (auteur/éditeur/diffuseur-distributeur-libraire) dans un nouveau contexte délivré de la fabrication et du stockage, mais non, impossible. Les nouveaux contrats numériques rajouteront des miettes, mais seront toujours aussi injustes. Toute proposition dans ce sens est aussitôt disqualifiée comme irréaliste, fantaisiste, truc d'amateur...
La SGDL propose un partage 50/50 des droits, mais ça risque de rester une simple idée en l'air...
-- L’émergence d'un modèle d'édition domestique : beaucoup de ceux qui me contactent ne souhaitent ni travailler pour quasiment rien après une sélection aussi aléatoire qu'élitiste socialement (édition traditionnelle), ni mettre la main à la pâte et se bouger (édition indépendante), mais simplement publier pour eux et leurs proches (familles, collègues...), dans les meilleures conditions possibles.
Je suis frappé par l'effritement de l'enthousiasme des auteurs non publiés : pour la plupart d'entre eux, le jeu n'en vaut plus la chandelle, les blocages sont systématiques, ils n'auront jamais accès à une diffusion professionnelle.
Alors que leurs manuscrits ne sont pas plus mal foutus que ceux que l'on reçoit dans un comité de lecture traditionnel.
Et il suffit de lire la liste des meilleures ventes de la semaine dans le NouvelObs pour être effondré : deux trois romans/polars pas trop mal, un ou deux essais lisibles, et le reste n'est que livre d'élevage à rotation élevée, que des journalistes nous décrivent sans cesse comme des merveilles incontournables. Un doute s'installe quant au discours officiel, et les fantasmes de copinages honteux prolifèrent...
Ces auteurs recalés, disqualifiés, méprisés, font les beaux jours de l'impression à la demande, et constituent un sous-prolétariat de la littérature découvrant peu à peu que, dès lors qu'il n'y a quasiment plus de rétribution équitable, à quoi bon passer par un éditeur ? À quoi bon attendre le feu vert d'un professionnel ?
L'édition traditionnelle, en disqualifiant ce million de Français qui écrivent dans leur coin, les pousse vers des systèmes alternatifs, vers la gratuité, vers le relativisme intellectuel ("vous êtes qui pour me dire que mon bouquin n'est pas bon ?"), et finalement vers le désespoir, ou des modes d'expression moins humiliants. Et entame leur confiance dans ce qu'on leur propose. Est-ce que cela ne jouerait pas un rôle, aussi, dans la disparition des "grands/gros lecteurs" ?
Lulu. com remplace avantageusement les éditeurs à compte d'auteur, et a fait de cette édition domestique le cœur de son modèle économique. Mais pour combien de temps ?
Pas de solution alors ? Oh que si. J'y reviendrai bientôt, mais tout autour de nous, des artistes ne passent plus depuis belle lurette par des comités, des experts, en ce qui concerne leur création. Encore un peu pour leur diffusion, mais ça ne durera plus.
Qui sont ces extraterrestres ? Les chorégraphes, les metteurs en scène, les musiciens/compositeurs, tous ont une structure, une compagnie indépendante, parfois subventionnée, parfois non, ils gèrent la production et ne cherchent que des lieux de diffusion, et non plus l'autorisation d'exister, accordée par des pseudo-experts. Les théâtres et les opéras n'ont plus de troupes permanentes depuis longtemps , l'intermittence est généralisée, les conditions sont atroces, mais jamais on n'a vu autant de comédiens, de chanteurs, de groupes, de danseurs, se battrent pour exister...
Et ça existe depuis quarante ans. Les écrivains devraient peut-être sortir de leurs chambrettes, et y jeter un coup d'œil...