Le livre devenu presque un homme...
C'est pour tout écrivain une surprise toujours neuve que son livre, dès qu'il s'est séparé de lui, continue à vivre lui-même d'une vie propre ; il a l'impression qu'aurait un insecte dont une partie se serait séparée pour aller désormais suivre son propre chemin. Peut-être l'oubliera-t-il presque entièrement, peut-être s'élèvera-t-il au-dessus des conceptions qu'il y a déposées, peut-être même ne l'entendra-t-il plus et aura-t-il perdu ces ailes dont il volait lorsqu'il concevait ce livre : cependant le livre se cherche des lecteurs, enflamme des existences, donne du bonheur, de l'effroi, produit de nouvelles œuvres, devient l'âme de principes et d'actions - bref : il vit comme un être pourvu d'esprit et d'âme, et pourtant ce n'est pas un homme...
Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain I (208)

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